Préface

Les deux aventures de Ronny Jackson proposées ici constituent le véritable "péché de jeunesse" d'un futur grand auteur. Né le 22 septembre 1956, Jean-Claude Servais allait sur ses 18-19 ans lorsqu'il réalisa ces premiers essais en bandes dessinées, publiés en suppléments "Découvertes Dupuis" dans les numéros 1991 (10 juin 1976), 2028 (24 février 1977) et 2029 (3 mars 1977) du Journal de SPIROU. Le mystérieux Jicé qui signait ces récits poursuivait encore ses études à l'lnstitut Saint-Luc de Lièpe au moment de leur illustration... On ne peut certes pas les comparer avec ses œuvres de maturité où il s'est révélé un conteur proche de la nature: La Tchalette, Isabelle ou les Saisons de la vie (Lombard), Tendre Violette (Casterman), Lova ou la Mémoire des Arbres (Dupuis). Cette action débridée ressemble en effet peu aux ambiances intimistes ou campagnardes qu'il développera par la suite. L'habileté avec laquelle il a suivi des scénarios finalement assez éloignés de ses préoccupations montre toutefois sa souplesse graphique encore à la recherche d'un style, avec les petites faiblesses qu'implique tout début dans un métier difficile. Vingt-deux ans plus tard, cette production a gardé un sacré punch !

Comme toujours au cours de sa longue existence, l'hebdomadaire SPIROU s'efforçait à l'époque de découvrir de jeunes auteurs pour assurer la relève. La pression commerciale des albums s'était accrue, les exigences des lecteurs également. Les débutants se formaient dans des rubriques spéciales: les évocations historiques de l'Oncle Paul pour les plus réalistes, la brève Carte Blanche en deux planches pour les fantaisistes, ainsi que les "Découvertes Dupuis" (16 planchettes au format 24 x 12) où des fictions un peu plus construites que les courts récits complets pouvaient trouver place en attendant la maitrise du style graphique. On ne devient pas dessinateur sans tâtonnements, et il est regrettable que la raréfaction des journaux limite désormais le nombre de bancs d'essai disponibles. Un album était une consécration en ce temps lointain; de nos jours, les luxueuses couvertures de ceux-ci abritent trop souvent des ébauches, voire de simples brouillons.

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Pour donner une chance aux débutants qui, souvent, n'envisageaient pas—ou pas encore...—d'élaborer leurs propres scénarios et ne présentaient pas toujours assez de maturité graphique pour intéresser les rares professionnels dans ce domaine, nous avions formé un atelier d'écriture, l'ami Jean-Marie Brouyère et moi. Lorsqu'un dessin me plaisait et nous paraissait prometteur, j'imaginais un thème général, puis établissais un synopsis détaillé proposant l'essentiel du dialogue.

Une sorte de nouvelle, plus souple qu'un strict découpage et qui jaillissait facilement dans mes rares plages de temps libre. Jean-Marie découpait ensuite cette masse en cases et élaborait le cas échéant des textes de situation ou des bribes complémentaires de dialogues. Dessinateur lui-même, il accentuait les aspects visuels de l'histoire et a aidé de la sorte quelques futurs grands noms de la bande dessinée belge avant de se reconvertir à la peinture.

L'éditeur Charles Dupuis n'était généralement pas dupe lorsqu'il me voyait défendre un petit nouveau drivé par Brouyère, mais cette présentation respectait notre accord tacite suivant lequel mon nom n'apparaitrait pas dans le journal, car le rédacteur en chef qui accumule les collaborations "extérieures" finit trop souvent par négliger son travail principal de prospecteur et d'arbitre. Les apparences étaient sauves, I'histoire présentée pour accord se trouvait découpée par Jean-Marie et il s'agissait avant tout de voir l'évolution du candidat dessinateur pour déterminer ensuite les personnages qui lui conviendraient le mieux. En bande dessinée, on fait rarement mouche dès le premier tir ! Et nous nous entendions parfaitement sur le fait qu'il valait mieux que les meilleurs candidats débutent chez nous plutôt que dans les magazines concurrents...

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Avec le recul, je ne rougis pas de nos choix puisque ce travail commun a permis de lancer dans des essais plus professionnels Frank Pé (Comme un animal en cage), Renaud (Aymone), Jean-François Charles (Les Chevaliers du pavé) et Jean-Claude Servais (Ronny Jackson). Un carré d'as, même s'ils n'étaient encore que de complets inconnus.

Ronny Jackson a probablement été le projet le plus difficile à mettre en route. Les premières esquisses de Jean-Claude Servais et ses travaux d'étudiants montraient une véritable patte réaliste et, déjà, une réelle habileté dans la composition, la mise en place des noirs, les visages. Il y manquait toutefois une personnalité profonde, ce qui amène à aller dans une direction bien déterminée avec un personnage coincidant avec la gamme d'émotions du dessinateur. Jackson est donc une sorte de passe-partout. La possibilité de jouer avec des séquences visuelles sans trop développer la psychologie du "héros". Avec Frank, il était évident que l'on devait aller vers la nature; Renaud excellait dans-les petites bonnes femmes et Jean-François Charles avait quelque chose de dickensien dans son approche graphique. Servais restait à ce stade une feuille vierge de papier Schoeller. Dans un journal où le réalisme était moins prisé que l'humour de type Peyo-Roba-Franquin, le côté visuel devait dominer pour lui donner sa chance et, à la relecture, je constate qu'on y a mis le paquet !

Le thème m'avait été inspiré par mon intérêt personnel pour les voyages dans le temps et les reconstitutions historiques présentées à la télévision française. Je rêvais mêler les deux concepts. L'idée d'un "reporter" du passé s'imposait. Le premier récit constitua une sorte de prologue pour mettre le personnage en scène. Un polar noir exotique dont Jean-Ciaude s'est très habilement tiré.

Nous avons aussitôt mis en chantier une construction plus complexe jouant sur les paradoxes et les limites logiques du voyage temporel. C'était aussi une manière de terminer en beauté cet essai pour que Servais puisse attaquer des productions plus ambitieuses. Les "Découvertes Dupuis" étaient condamnées par la proche apparition du TROMBONE ILLUSTRE en seul supplément du journal. Il aurait dû normalement pouvoir poursuivre sous la bannière Dupuis, mais dans les pages mêmes du journal. Le Trésor de Maximilien expose donc pourquoi Ronny Jackson et son ami inventeur Andy ne sont que des amateurs dans un jeu temporel dépassant leur niveau technique. Cette page tournée, d'autres projets plus ambitieux auraient dû suivre, mais un changement de rédacteur en chef est toujours très aléatoire pour les artistes qui ne sont pas déjà considérés comme des vedettes.

La suite de l'histoire est connue. Après mon départ de la rédaction Spirou, le Journal de TINTIN prit le relais en lui commandant d'abord une série d'histoires authentiques sur des scénarios d'Yves Duval et de Michel de Bom, lui aussi transfuge de SPIROU. Développant avec ténacité son graphisme, il abordera là-bas des récits de magie et de sorcellerie repris en album sous le titre La Tchalette. Ce n'est que quinze ans après nos premiers timides essais en commun qu'il rentrera par la grande porte chez Dupuis en publiant Lova dans la collection "Aire Libre", en 1992. Curieux comme les chemins finissent toujours par se croiser... et que le discret Ronny Jackson ait enfin l'honneur d'une édition pour connaisseurs !

Je crois qu'ill e mérite, même s'il n'a pas été créé dans ce but.

Th. Martens.

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